• La France et le cliché américain.

    Voici un article publié dans Liberation et trouvé sur http://www.u-blog.net/FulcanelliPolitik Je le trouve particulièrement pertinent.

     

    Elle s'érige en modèle spirituel et moral à sa rivale américaine supposé brutale.

    La France et le cliché américain.

    Par Régis TURRINI

    Lundi 29 novembre 2004

    Une mer de lamentations a envahi la littérature politique française, sur l'américanisation des esprits, l'homogénéisation des cultures, la mécanisation de l'existence, la déshumanisation de la globalisation, l'individualisme des Américains, l'égoïsme de la mondialisation, etc. Aux Français, on ne propose plus comme remède que la restauration artificielle des valeurs anciennes du «rôle historique de la France». Voilà comment le bon vieux rêve gaullien, nécessaire dans les circonstances historiques du XXe siècle, se voit remplacé par le cauchemar d'une France chaque jour plus isolée. L'idée de faire de la France une sorte de parc naturel régional, et des Français des dahus protégés du reste du monde, est désormais de plus en plus partagée, à droite comme à gauche. Il faudrait choisir, aujourd'hui, entre la brutalité incarnée par les Etats-Unis et l'aménité de la France, entre la nature et la culture. Tout ceci ne constitue pas seulement une régression stupide et une solution illusoire, mais représente bel et bien le problème majeur que notre pays doit résoudre : son hibernation politique et économique.

    La France semble plongée dans un état de langueur dont on ne voit pas l'issue. La religion : morte. L'art : pauvre. La politique : passive. Le travail : superficiel. La vie quotidienne : quotidienne. L'espoir : aucun. Particulièrement naïves, les explications qui incriminent l'Autre, les Etats-Unis, le libéralisme, la globalisation. En vérité, le laisser-faire anonyme qui règne à tous les niveaux est devenu le principal mot d'ordre de l'époque. Si l'on en croit Stefan Zweig dans le Monde d'hier, «vivre et laisser vivre, telle était la maxime viennoise par excellence». Ne pourrait-on en dire autant aujourd'hui de la France, où tout subsiste par la force de l'habitude en équilibre instable sans jamais prendre le risque ni d'avancer ni de reculer ?

    Cette installation complaisante dans la passivité et l'attentisme, qu'il faut bien appeler conservatisme, est une illusion. Prenons-en le pari, la grande idée de la France universelle, qui a pu germer dans l'esprit de certains dirigeants français, n'empêchera malheureusement pas l'Occident de se ranger, le moment venu, aux côtés des Etats-Unis. La France présente la particularité d'avoir réussi ce prodige de conserver un système de valeurs, un mode de vie et des formes d'organisation sociale et politique, que le développement de la civilisation capitaliste moderne est en train de rendre complètement archaïques partout ailleurs en Occident. Pour combien de temps encore ?

    Notre pays est celui où règnent les apriorismes les plus faux sur la nature véritable du contre-modèle (les Etats-Unis), et où en contrepartie l'art de ne pas résoudre ses problèmes propres a atteint son plus haut degré. L'idée reçue qui consiste à opposer les Etats-Unis, comme symbole de l'organisation et de la force, à la France, comme symbole de la culture et du savoir-vivre, est totalement stérile. Les Etats-Unis, en tant que stade ultime et dégénéré de la civilisation, souffriraient d'un manque fondamental d'idéalisme ou de raffinement ? La France serait cette patrie de l'esprit qui montre à l'humanité tout entière les chemins de l'avenir ? La France peuplée de Français qui, comme nul homo sapiens n'est censé l'ignorer, est une variété spéciale de primate supérieur, appartenant à une nation élue dont la grandeur et le destin patati patata...

    On peut déduire de ceci que la France souffre d'un sérieux complexe d'infériorité à l'égard des Etats-Unis. Elle tente de le compenser en érigeant en une supériorité spirituelle et une vertu morale synonyme de paix et d'harmonie sa propension fâcheuse au laisser-faire et à l'inaction, opposés à l'activisme suspect et supposé dangereux de sa rivale américaine. A défaut de pouvoir être une grande puissance mondiale, la France se présente comme ayant une vocation naturelle à devenir la patrie universelle de l'esprit républicain et des droits de l'homme. Mythe pur et simple, pourtant, l'espoir qu'on puisse compenser par sa supériorité spirituelle supposée son infériorité politique et économique manifeste. Pauvre consolation digne de la Cousine Bette. Vieille histoire ! Robert Musil observait déjà que la référence par l'Autriche à l'Histoire universelle n'était pas l'expression d'une supériorité morale, mais l'aveu d'un complexe d'infériorité par rapport à l'Allemagne.

    Ainsi sur la question de l'avenir du monde, la France prétend opposer deux types de réponse : pour les Français, le principe kantien classique ; pour les Américains, la morale nietzschéenne de la nation héroïque décrite par Robert Kagan dans la Puissance et la faiblesse, qui se situe au-dessus des principes, celle de la nation forte, qui ne se soumet pas à la loi mais crée et impose sa propre loi. A cet aune, la réélection de George W. Bush constitue certainement l'une des critiques les plus fondamentales contre le genre d'histoires pieuses et édifiantes que la France persiste à se raconter à propos du rôle qu'elle prétend jouer dans le monde actuel, à l'encontre de tout bon sens.

    Oui, dans ces Etats-Unis qui ont misé sur la puissance et sur le réalisme économique, la méfiance à l'égard des idées et des grands mots a atteint un niveau que nous, Français, sommes tout simplement incapables d'appréhender. Mais les Etats-Unis ne sont pas seulement plus réalistes, ils sont aussi plus conséquents. C'est une naïveté typiquement française de croire que la France des grandes idées, de la puissance et de la gloire, est un pays où l'on serait disposé à faire quelque chose de spécial pour cette puissance et cette gloire. Rien ne prouve, en réalité, qu'elles y soient traitées avec plus de sérieux qu'on ne le fait ailleurs, et notamment aux Etats-Unis. Si l'on veut bien renoncer deux minutes à se payer de mots, force est de constater que, du libéralisme politique et économique, la France a connu, comme tant d'autres pays, tous les inconvénients culturels, mais pas les avantages pratiques et matériels considérables que les Etats-Unis ont été capables d'en retirer. Les idéaux quant à eux n'y ont pas triomphé davantage.

    Régis Turrini avocat.</td /></tr />


  • Commentaires

    1
    Samedi 8 Janvier 2005 à 19:51
    yes !
    J'adhere en grande partie ! En France gargarisme politico-socio-moralisateur et aux etats-unis , mais j'ajouterai dans le monde anglo saxon le realime et le pragmatisme ! Sur mon blogg j'ai 2 post qui en traite (cf lien :l"a verite vient d'ailleurs" et "soyons pragmatiques")
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